Le Lettrisme

Le Lettrisme est un mouvement d’avant-garde littéraire et pictural né à Paris en 1945, avec pour principal découvreur et théoricien Isidore Isou Goldstein. Il prétend balayer le devant de la scène pour imposer ses vues, à la recherche de « la particule éternelle capable de multiplier intégralement la joie » du monde. Cependant, son précurseur plasticien, Roberdhay, acronyme de Robert ’Haï Amram, se place immédiatement en porte-à-faux : ce mouvement ne saurait renier, en rien et d’aucune façon, les apports spécifiques ou même les révélations fragmentaires des anciens et des prédécesseurs, quels qu’ils soient, ainsi que les traditions des domaines littéraire, plastique, philosophique ou historique.

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Ex-libris

Les artistes, les philosophes, les hommes de bonne foi ou les hommes de science passés ont exalté des valeurs certes partielles à la découverte de leur humanité et les hommes présents, sincères et de bonne volonté, viennent à leur tour poser leurs contributions en haut de la grande pyramide des générations.

Jusqu’à ce que les temps derniers apparaissent, nul ne saurait se prévaloir d’avoir embrassé la Création dans son ensemble, ni d’avoir unifié et récapitulé en lui les valeurs antinomiques, si ce n’est celui qui sera enfin reconnu comme souverain de la Connaissance, de la Découverte et de la Novation, non seulement au niveau de l’individu qu’au niveau de l’ensemble de sa nation. Cette personne, individu sans doute ou peuple certainement, rassemblera dans un seul faisceau tous les dévoilements et les découvertes, les expériences et les explorations, les valeurs naturelles et morales, tous les domaines sans exception, pour extraire des solutions réelles et durables à la recherche de la joie d’éternité, d’une béatitude savoureuse et infinie.

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Graphie élévation

1) La créature et l’écriture

A cet égard, pour Roberdhay, la Création est l’écriture de l’artiste. Même sans passer par l’intermédiaire de l’écriture proprement dite, les nouveaux moyens cybernétiques de reproduction, de transmission et de communication, restent une écriture, en donnant à ce mot une acception la plus large et en y intégrant les récentes découvertes des technologies. Toute la Création ou la Novation, l’univers dans son intégralité, les mondes matériels et spirituels, les idéaux, la réalité et la vérité, la Découverte ou l’Invention des territoires et des moyens des branches de la Connaissance artistique, philosophique ou scientifique, sont autant d’écrits à décrypter selon une différenciation inscrite, scripturaire et, somme toute, lettriste.

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Les lettres en cage

Cette idée que toute créature, tout élément des mondes, ceux qui sont connus ou ceux qui se font connaître que par l’intuition, est écriture semble très étrange à la majorité des hommes. Que veut bien vouloir dire que toute création est l’écriture de notre Créateur ? Est-ce que tout vivant est une lettre, ou un assemblage de lettres, qui composerait la typographie divine d’une Bible contemporaine, toujours renouvelée ? Les lettres ne sont-elles pas autant de signes ayant pour but et pour finalité de présenter des définitions, des notions, des idéaux abstraits alors que les humains sont des corps physiques, sensibles et existants ?!

Pourtant, la science moderne a libéré l’humanité de la compréhension uniquement physique de la matière. La matière première n’existe pas car l’univers tout entier est concentré à ses débuts en un seul point lors du big-bang. Le mot même d’univers veut dire étymologiquement : multiplicité réunifiée. Selon la science moderne, l’Univers a son origine dans une formidable explosion primordiale depuis laquelle il est toujours en expansion à partir d’un seul point. C’est ce point, tiré à l’infini, écartelé dans tous les sens, élargi à tous les horizons ou bien refermé sur lui-même, qui forme les lettres, puis à partir des lettres, les mots, les phrases, les livres, les découvertes scientifiques et spirituelles, les numéros atomiques, les chiffres, les formules chimiques, physiques et mathématiques, les multiples symboles en tout genre de toutes les sciences physiques et humaines, le jugement moral, l’art en général. Ce point, positif et central, est en marche, tout droit, à travers toutes les doctrines, pour créer un système de création perpétuelle, un Paradis de joie pour l’humanité, dans ce monde ici-bas, et justifie l’effort humain dans son travail d’apprentissage quotidien, afin d’aboutir à un Monde meilleur unique.

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Lettre en formation

2) La lettre

Victor Hugo écrit : « L’alphabet est une source… La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. » Car si les mots désignent l’expression de la réalité changeante, les lettres, quant à elles, désignent l’expression de la vérité immuable qui précède le monde des mots exprimés, la volonté supérieure, cause de toutes les causes, qui se cache incognito dans la réalité.

Albert Einstein a fourni la formule de l’équilibre entre la masse et l’énergie. Il a dégagé l’unité profonde et intérieure d’éléments contraires et l’a inscrite dans une célèbre formule lapidaire. Les artistes de tous les temps ont fourni l’équilibre des points, lignes, des masses, des proportions, des pleins et des vides. Le lettrisme  fournit un nouvel équilibre des lettres, des vocables vidées de sens et de contresens mais pleines de science et de conscience. Lettre c’est l’Être, un artiste lettriste n’est jamais triste car c’est un peintre de l’être, un peintre en l’être, ah! la lettre… Ce qui oblige à porter un regard nouveau sur l’écriture et en particulier à appréhender d’une façon toute nouvelle les objets fondamentaux de cette civilisation, que sont le livre, les arts graphiques, l’image dans tous ses états.

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Lettres exagérées

L’idolâtrie est la représentation divinisée de l’image, ce qui veut dire que l’art pour l’art est incorrect, c’est une conception fausse, l’art reste un moyen d’expression du vrai, du bon et du beau, le kallos kagatos idéal des grecs, et non une finalité.

Les crises qui bouleversent la civilisation proviennent d’une attirance prolongée et dilettante vers la matière fade et insipide alors qu’il est grand temps de se tourner vers l’intériorité des choses pour imprimer une signification, un but, une finalité à cette matière. Dans son langage, le lettrisme dira qu’il faut approfondir la lettre et se détourner des mots en leur imposant le silence ; le silence des lettres est préférable au pépiement de perroquets des mots.

Christian Bobin, dans Le Huitième jour écrit : « Le silence est la plus forte forme de pensée, et c’est en développant une trace muette au jour que nous trouverons notre place dans l’absolu qui nous entoure. »

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Regardez vers le ciel

Roberdhay s’est détourné du mouvement lettriste en 1964, au moment où ce dernier a exagéré dans ses comportements avec autrui. L’exagération en tout, l’extrémisme, est exécrable, l’art en général doit connaître sa place en tant que moyen et ne pas s’exacerber à la dictature des mots ou des lettres, c’est de l’idolâtrie. Et même si l’idolâtrie a fourni ses plus beaux fleurons à l’art, ses mains rouges de sang versé de l’humanité ne fait pas oublier que l’idolâtrie est inapte à la consommation saine et sainte, indigeste à l’esprit droit. Il faut éradiquer l’idolâtrie de l’art, détruire les idoles est un but pour les peuples occidentaux afin de rétablir leur dignité.

3) L’univers

La matière inerte est énergie, et l’énergie n’est pas sensible et ne prend aucun volume. Tout ce que l’on sait sur l’énergie est, qu’elle aussi, est traversée par un courant de vitalité mais nul ne saurait définir son essence. Tout ce que la science peut exprimer sur l’énergie est que l’univers est un organisme vivant formidable d’ordre et de profonde sagesse.

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La main qui écrit

L’univers n’est pas une sensation, un sentiment esthétique, une appréciation, une intuition, une émotion, il ne peut être appréhendé entièrement par les cinq sens premiers uniquement, mais c’est le champ de prédication de la science. L’univers est un livre d’étude à ciel ouvert proposé à toutes les générations, une écriture divine. A ce niveau, il n’y a pas de différence entre le monde et l’art, entre la création et la description biblique de la création. Tous deux sont définis par un ensemble de signes remplis de sagesse – les lettres du Créateur. Tous deux sont des livres écrits, pleins de lettres, de mots, de signes de cantilation ; les vides entre les lettres sont aussi autant de signes en creux, de paraphes et de paragraphes, de graphies ouvertes et fermées. Ce qui amène immédiatement tout lecteur à traverser l’aspect visuel des choses pour en dégager un sens, pour ne s’intéresser qu’au sens, du moins l’infime partie du sens qu’il faut s’efforcer de saisir dans la recherche du pourquoi et du comment des choses, afin d’établir un jugement.

Le corps, l’organique, peut se trouver retranché de la source de vie, les mots ne veulent plus rien dire sans la lettre, contrairement à l’esprit et l’âme où seulement une atténuation de l’intensité de la lumière, une éclipse, peut avoir lieu, à l’exclusion de l’os de l’Atlas qui perdure et qui a d’ailleurs la forme d’une lettre. On ne peut calciner la vivante, le courant de vitalité qui traverse les mondes, comme on ne peut calciner la pensée. On peut brûler des livres mais pas leur sujet, leur contenu, et les lettres s’envolent alors en un tourbillon d’étincelles infinies et se regroupent ailleurs, partout. La vivante, principe de vie, est mise en réserve dans les profondeurs de l’intériorité, là elle est présente même si on ne la voit pas. Ce principe vital fait exister les mondes de vérité et les mondes de réalité et se sert des lettres pour imprimer l’existence.

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Parchemin avisé

4) Au commencement, la Bible

Au commencement, Dieu s’est servi du Verbe pour créer le monde, le dire créateur, la parole transmissible, le logos en grec ancien, c’est-à-dire la Loi ; et le verbe n’est pas seulement écrit dans la Bible mais il se répercute à travers tous les mondes, une Bible toujours renouvelée par le parlé des hommes dignes de ce nom. Sauf que selon sa connotation, derrière le terme grec logos, il n’y a pas du tout évidence qu’il y ait quelqu’un alors que derrière la notion de parole en hébreu, il y a quelqu’un.

Le verbe s’est industrialisé dans les techniques, les économies, les agricultures, les armées, les finances. Le verbe s’est vulgarisé à travers toutes les couches des sociétés humaines et il n’est plus l’apanage d’une élite. Le monde n’est plus analphabète, il n’est plus frappé d’illettrisme, et même ceux parmi les peuples qui le sont encore veulent atteindre à ce perfectionnement qu’est la culture, du moins en ont-ils entendu parler : ils ont eu contact avec l’écrit, les lettres, les signes, l’esprit qui règne avant le verbe.

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Une lettre P : Paix

Avant le verbe, avant le logos, il n’y a que les lettres, des hiéroglyphes, c’est le plus haut degré de clarté qu’aucun mot ne peut venir exprimer ni explorer. Car comment parler de ce qui, par nature, se dérobe au langage ? Penser, c’est toujours traduire, interpréter, donc trahir l’origine, vulgariser la source intarissable, pour expliquer, développer, déchiffrer, transcrire un signe. Traduire c’est trahir, d’où le cri de terreur du monde, dès qu’apparaissent les mots, et les maux de tête font souffrir, car les mots s’éloignent obligatoirement de leur source d’origine que sont les lettres, les consonnes, les voyelles. Si le secret des lettres était dévoilé, les mots pourraient créer une réalité nouvelle, ce qui donne le vertige. Et tout éloignement de l’origine, nécessaire et transitoire, est trahison, terreur, vertige, irrésistible angoisse.

Les peuples perçoivent actuellement leur destin avec un certain parti pris d’optimisme qui fait appel à une mémoire des recommencements. Le monde est traversé d’un courant d’âme qui témoigne d’une mémoire du secret des origines et qui donne la force du revenir à l’Être. Cette force du revenir est le vouloir vivre du monde.

La Bible n’est pas seulement l’écriture de son Créateur mais le monde tout entier est l’écriture de son Créateur. Et les êtres vivants que sont les hommes sont les lettres vivantes de cette écriture-même. Il y a une lecture de la personne qui lit le livre et il y a une lecture du corps de la personne qui lit les apports d’aliments, les acides aminés, les protides et les lipides pour décider quoi en faire. Il y a une manducation et une digestion essentielles à toutes les étapes aussi bien dans l’organisme vivant au niveau de l’être biologique qu’au niveau de l’être spirituel. Et tout se fait par une lecture de la réalité grâce au jugement interne qui détermine un équilibre.

Par exemple, les biologistes disent que le corps lit, d’une lecture littérale, les vingt-deux acides aminés de base à travers les millions de compositions de mélanges de ces acides dans la nourriture, bien que chacune soit différente de l’autre. De même pour les millions de mots composés à partir des lettres de base. Ainsi, la notion de création, de novation multiplicatrice, se distingue de la production, de l’imitation.

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Dialogue silencieux

5) L’artiste

L’artiste, le véritable créateur, est cette personne de haute qualité morale, qui définit la structure de toutes les disciplines, sans détriment pour aucune d’entre elles, même si elles sont considérées comme épuisées, qui explore, dans tous ses recoins, cette structure et combat toute sa vie pour elle. Mais pourquoi parler de morale, d’éthique, de qualités morales de la part de l’artiste, il ne fait que travailler la matière pour dégager une esthétique ? Justement, l’artiste se doit d’être une personne de haute qualité morale pour ne pas être englouti par la matière et dévoyer l’art de son but ultime. L’artiste dans son geste créateur et novateur se sublime et se tourne vers l’autre, finalement il se dévoue pour autrui avec une discipline remarquable, une ascèse que l’on rencontre uniquement chez les grands hommes. Dans son geste, l’artiste se tourne vers autrui, un autre lui-même, ce qui fait appel malgré tout à l’amour de son prochain, grand principe biblique. L’artiste malade est celui qui œuvre pour lui-même, il croit que l’art est un but en soi et a donc besoin d’une thérapie d’urgence car il se retranche de la société des humains.

Les chimistes ont établi les quatre-vingt douze éléments chimiques en une classification de leurs éléments fondamentaux. Ils ne voient pas l’eau dans leur verre mais bien de l’H2O, deux atomes d’hydrogène pour un atome d’oxygène que l’on rencontre dans toutes les substances organiques. Des lettres, des chiffres. L’eau, l’O. D’ailleurs, ce n’est pas avec le mot eau que l’on irriguera les déserts. Prendre le mot eau et plonger dedans, personne n’en ressortira jamais mouillé. Et même remplir toute la conscience du mot eau, jamais un seul fleuve n’en sera rempli pour s’y baigner. Malgré tout, l’eau est le composant primordial du monde qui en est submergé pour sa plus grande partie, même dans les cieux.

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Arbres

Pourtant si le mot eau est statique, l’être, la substance eau est toujours en devenir, salée, congelée, en vapeur, en pluie, en neige, dans les nuages, dans les nappes phréatiques, dans la matrice de la parturiente, les rigoles, les torrents, les fleuves, les mers, dans ce verre avec du thé vert, en bouteille, dans les entrailles, dans le sang, dans l’encre pour écrire, dans les espaces interstellaires, dans les planètes. L’eau est un langage en mouvement, une lettre-âme, intermédiaire à tous les êtres. Les mots, les lettres sont à l’origine de la formation de la pensée, pour son devenir interne. Le langage, le verbe, n’est pas une simple transcription phonétique de la pensée dans une forme verbale qui faciliterait la seule communication entre les êtres, mais il participe essentiellement à l’acte primitif qui l’exprime. La dynamique de la pensée va de pair avec la dynamique du dire. Entre les deux processus, s’accomplit un constant va-et-vient de forces, un échange incessant. Le dire, le discours, entretient perpétuellement la pensée et la pensée, en feed-back, entretient sans cesse « l’accouchement » du langage. Sortir du mot c’est aller à la rencontre des lettres. Accoucher des lettres c’est produire des mots.

Les lettres existent à l’infini mais les mots sont finis. Parmi l’infinité des lettres, lorsqu’une substance comme l’eau est apparue à la réalité, le mot eau lui aussi s’est actualisé, aqua en latin, hydrô en grec, mayim en hébreu. Quand le nourrisson veut téter, il veut se faire comprendre en disant : mah, mah, mah, en faisant appelle à qui ? à sa mère, mais surtout à quoi ? au liquide aqueux du sein de sa mère, mayim, eau.

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Bords de la Marne

Il y a là un processus explicite d’intériorisation : les lettres subissent un processus qui les fait passer de l’état de lettres sensibles – qui existent à l’extérieur de l’intellect – à l’état de lettres spirituelles, vivant dans le cœur, à l’intérieur, dans sa vérité linguistique et surtout dans sa vérité signalétique. C’est en suivant ce processus, qui part du monde sensible pour aboutir au monde intelligible, que l’intellect s’édifie et peut accéder au plus haut degré de la Connaissance.

L’intellect fait le mot, il arrive à modeler activement un langage qui parle, qui parle à quelqu’un qui l’écoute attentivement. En opposant le dire et le dit, ou la parole parlante et la parole parlée, l’homme dirige les lettres et introduit un nouveau langage qui lui donne une nouvelle vision du monde. L’homme se construit deux sortes de rapports au langage : un rapport passif où il se soumet à l’utilisation d’une langue déjà existante et un rapport actif où il dirige les lettres. Il cristallise ainsi une compréhension nouvelle d’un langage qui engage à une ère nouvelle, une résurrection des lettres pour retrouver la dimension plurielle des mots en y pénétrant et en découvrant des profondeurs oubliées. Lecture existentielle et plasticité fondamentale de l’être : une situation n’est jamais définitive et elle peut changer au gré des bouleversements de l’histoire, des retournements des dimensions de la vie comme devenir, altération et altérité, altruisme.

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Il a du caractère

6) L’homme

Être pour l’homme, c’est passer d’un train à l’autre, un être vivant-parlant-voulant dire quelque chose, un être en train d’être dans un devenir incessant. Les mots ne sont pas que des outils de désignation qui ne donnent accès qu’aux choses, ils sont aussi la définition de la vie des choses et la vie humaine dans la réalité des choses. S’il faut prendre à temps la locomotive de la vie qui traverse la matière, entendre les vibrations de la vie qui bat de ses ailes dans la matière, matière qui ne sera jamais inerte grâce à l’action humaine, à l’engagement des êtres, alors l’homme détient une part dans la réussite de son projet. L’existence de l’homme de lettres, la vie du lettriste, est une critique du dogmatisme ; le lettriste est à la fois révolutionnaire et messianique. Pour la plupart des hommes, les lettres sont une énigme ; pour eux les lettres sont inertes et n’ont pas de vie particulière, alors que la vérité est tout autre : les lettres sont encore plus vivantes que les mots comme la résurgence à sa source est plus tempétueuse que les filets d’eau multiples qu’elle engendre.

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Les champs les campagnes

Il est singulier que le plus précis des langages que nous parlons soit si impersonnel ; il est curieux que le plus utile des discours à la civilisation moderne dite occidentale qui sert à la communication entre les êtres soit aussi celui qui n’éveille en nous que les sentiments les plus imprécis. Le discours reste désincarné, sec comme les blés en été, les sentiments impossibles à saisir dès que nous cherchons le plaisir désintéressé de ses créations abstraites. Ce langage inhumain se cache derrière le politiquement correct de la politesse des nations, les convenances internationales et les sous-entendus trop bruyants des mondanités circonstancielles. Il est singulier que cet instrument peaufiné durant des millénaires, pur produit de l’esprit vaillant et dominateur, purifié au fil et au feu de l’histoire, ne serve qu’aux plus vils de nos besoins matériels et qu’appliqué à l’exploration des mondes spirituels il soit le plus impuissant de tous à en pénétrer ce qui y est mis en réserve, en potentiel. Mystère et boule de gomme. Le langage, tout puissant dès qu’il s’agit de la description de l’objet de la matière immobile, est implacablement inutilisable dès que nous nous demandons ce qu’est le sujet vivant, l’âme, qui se cache derrière la matière, dans son action présente et dans son devenir. Il faut faire peut-être appel à un autre langage, non conventionnel, dans une conscience ouverte largement aux impressions du monde.

L’art, comme la vie même, est un devenir sans commencement ni fin, il se trouve au milieu de ces deux extrêmes dans les circonvolutions d’une ronde interminable de vagues dont les rouleaux apportent chacun leurs alluvions. Si l’abstraction scientifique se substitue dans l’âme de l’artiste au désir de recherche d’une cohérence qui fait son tourment et sa force, elle détruit en lui la nécessité de l’effort et brise l’enthousiasme en remplaçant par la réalisation figée, finie et immobile, le désir de certitude de demain sans cesse renaissant. Les sciences impersonnelles, la mathématique, la géométrie, la physique, n’ont pas le droit d’accaparer la forme en lui soustrayant la possibilité de sortir de l’abstraction pure de la conviction scientifique. Elles condamnent les artistes à mourir dans la répétitivité de toutes les expériences. Le souci d’innovation réelle se perd dans l’imitation.

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Italiques

Notre physique actuelle est beaucoup plus riche que la physique antique d’Aristote. Le grand homme qu’est Aristote discernait à son époque quatre éléments de base, alors que de nos jours la physique est infiniment plus riche puisque nous disposons de cent éléments de base. Mais le principe reste le même puisqu’il s’agit de lire correctement se qui se cache derrière la réalité. La science exacte ne se renouvelle pas, elle reste toujours égale à elle-même, sa réalisation la tue, l’artiste ne peut briser les formules définitives d’un absolu conventionnel où elle voulut enfermer la créativité. C’est l’espérance de la découverte entrevue qui fait la puissance de l’œuvre et non l’application servile des formules d’une grammaire impersonnelle. Devant la création artistique débridée et personnelle, la science impersonnelle montre sa faiblesse là où est sa grandeur, elle s’immobilise, bouche bée, et prend dès ce moment-là un aspect abattu et découragé. Les lettres désignent la qualité des choses, le sujet personnel des mondes, au-delà de la quantité et de la mesure, territoire de l’impersonnel.

A partir de là le lettrisme prend son essor, il vient expliquer dans le monde de l’art la multiplicité qui découle de l’unité, l’art du multiple qui provient de l’unique. Il y a deux valeurs en question : l’unité et la multiplicité. Nous sommes habitués à ce que la valeur fondamentale soit l’unité avec une connotation négative pour la multiplicité. Par exemple, à la limite, Dieu Un du monothéisme radical hébraïque et les idoles multiples étrangères qui ne sont que des copies partielles, ou bien l’exemplaire original de l’artiste et les multiples reproductions approximatives obtenues par les techniques graphiques, la nature exposée et la représentation individuelle des innombrables artistes qui projettent sur la toile le même paysage, etc. En fait, il faudrait restituer les deux valeurs à la fois. Si les deux sont réunies, la multiplicité est un enrichissement. Si l’unité disparaît, la multiplicité se mue en diaspora et devient catastrophe, engendrant des bouleversements et des échecs. Par contre l’apport de la multiplicité, chacun avec sa nuance, chaque être avec son harmonique, permet de combattre le danger de monolithisme, l’indication d’une société qui ne serait qu’industrielle et, à la limite, unitaire, totalitaire, et la thérapeutique, dans ce cas-là, est justement la dispersion. Si la dispersion se rattache à une métropole d’origine, elle n’est pas catastrophique ; mais si la métropole disparaît, c’est l’exil, l’exil de l’homme.

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La grenouille

7) La musique, but et finalité

Les voyelles, les consonnes, donc le phrasé du parler est à un certain niveau de l’émission de vérité. Quand on récite une poésie, quand on lit un texte, il faut y imprimer une intonation sinon le texte reste hermétique. L’injonction, l’onomatopée deviennent ridicules et automatiques si l’intention ne s’y reflète pas. Il faut faire appel à une certaine musique dans la voix quand on parle à son voisin, quand on questionne, quand on déclare son amour, sinon les rapports conviviaux ne sont que balbutiements de robots. Impossible de nos jours d’exposer ses œuvres dans un lieu, galerie, musée, biennale, internet, sans les accompagner par une musique, tant est que les notes de musique, découvertes bien tardivement, jouent la symphonie de la Création et n’en sont pas moins des signes qui donnent au texte une intention, une conviction.

Une fois atteint ce niveau de vérité des consonnes et des voyelles, la musique se situe plus haut. Cela s’appelle en hébreu, les ta’amim, les accents, littéralement les goûts du texte, les raisons du texte, et les cabalistes appellent la musique Ta’amé Elyion, la volupté suprême : la raison et l’explication de toute chose réside dans la raison cachée de cette chose ; grâce à elle, l’homme peut par son esprit, tenter de la comprendre. Les accents, représentés par des signes distinctifs de cantilation au-dessus et au-dessous des lettres hébraïques, correspondent à la pensée et à l’intention du cœur, qui doivent être considérées comme l’âme. Ils inspirent le mouvement et l’orientation du phrasé du parler ainsi que leur propension vers une certaine tendance, toutes choses qui dépendent de la pensée et de l’intelligence, les mouvements des accents sont la réparation et la perfection de l’intelligence et du discernement, la perfection de l’ensemble.

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Conte de F

Selon la cabale, le langage dont Dieu se sert est d’abord musical et ensuite il s’enveloppe de lettres, de consonnes et de voyelles. Un grand exégète du Moyen Âge, Rabi Avraham Ibn Ezra, indique que l’essentiel du message prophétique est d’abord dans la cantilation et que ce qui est dit dans les voyelles et les consonnes est second, sinon secondaire par rapport au ta’am, la cantilation du texte biblique. Ce qui passe comme message dans la cantilation est essentiel. Il faut le lecteur de cette cantilation qui en connaît les intonations pour que la musique s’élève. Les lettres, les mots sont seconds, non pas secondaires, de la même manière que les vêtements habillent la personne…

Il y a une très belle image ‘hassidique : si l’on regarde par la fenêtre, de l’extérieur, une salle de danse, on voit des gens bigarrés s’agiter, gesticuler, on se dit, ils sont complètement fous. Mais si l’on ouvre les fenêtres, on entend la musique et l’on comprend ce qui se passe.

Les mots sont comme une mélodie, le chant des mondes exalte et aide au sens du texte par la métaphore musicale. Les mots selon leur contexte sonnent différemment, le contexte donne aux mots une harmonie à chaque fois différente. La répétition des mots et la structure du texte impriment un rythme. Le texte devient une portée de notes, comme les rouleaux de la vague des nuances sinusoïdales d’une partition musicale. Le texte est donc formé par des lettres constituées auparavant par des pictogrammes dessinés qui ont donné les consonnes. Les voyelles sont le premier chant des consonnes, des vocalises. Mais la musique du texte est essentielle car elle nous fait comprendre ses sensibilités à tous les niveaux. Tout cela participe au sens qui s’analyse toujours sur plusieurs niveaux d‘interprétation qui se complètent, soit par référence à l’image de la lettre dans sa forme actuelle ou dans la forme gardée en mémoire dans le nom de la lettre. Tout se passe comme si les lettres, les mélismes, c’est-à-dire les articulations des mots, étaient les notes d’une portée qui est un texte à lire comme une harmonique, une musique, une symphonie qui chante : l’œuvre de l’artiste, du lettriste, du créateur, par analogie au grand Créateur. Pour atteindre la liberté, la liberté du vouloir des mondes, la liberté des lettres, d’entreprendre l’aventure humaine au-delà des différences de langages pour réunifier en un seul point les hommes de toutes les générations, en sauvegardant leurs sensibilités et leurs nuances.

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Lettres vivantes