Série Les Dominos de…

Série Les Dominos de…

Quand en 1973, le galeriste de la rue de l’Odéon répond à Roberdhay qu’il accepte de l’exposer à condition que ce dernier lui fournisse des œuvres récentes du pêle-mêlisme, jamais vues ailleurs, il ne s’attendait pas à ce que deux mois plus tard, l’artiste se pointe avec une série de toiles à l’huile pas trop sèche pour remplir les cimaises de sa galerie fraîchement aménagée. Les voici tous les deux émoustillés, l’un surpris, l’autre satisfait de la surprise, les yeux larmoyants de joie contenue. On dispose les huiles tout autour, on commente, on déplace, on jauge, on essaye d’organiser une cohérence, de proposer un titre à cette série : Dialogues, Dialectique, Les couples. Parmi les présents à ce forum impromptu imposé par l’artiste : un critique d’art, un habitué de la galerie, une jeune aristocrate, un prince berbère, une voisine libraire, un photographe en herbe, un imprimeur de passage, une étudiante en sciences-po, le directeur de la galerie, le fils de l’artiste. Chacun y va du sien, et la discussion va bon train. Roberdhay, trouvant les propositions trop cérébrales, tranche : cette série s’appellera Les Dominos de… Tout de suite, on arrête la date de vernissage, on envoie le texte des pubs au Figaro, Le Monde, Galerie des Arts, et j’en passe.

Croyez-vous que l’artiste va décrire le jeu de dominos, « jeu spécialement silencieux et méditatif », selon Gérard de Nerval, composé de vingt-huit plaques blanches divisées en deux parties portant chacune de zéro à six points noirs ? Pensez-vous ! Cela serait par trop rébarbatif ! Mais vous pourriez me rétorquer que Jasper Johns a bien mis six ans pour peindre son trop célèbre drapeau américain ! Bon allez, je vous le concède en cent ou en mille, et disons seulement que ce jeu se jouait peut-être le dimanche, jour du Seigneur chez les chrétiens, surtout chez ceux qui n’allaient pas à la messe, Dieu préserve ! Dominus, le Seigneur ; benedicamus domino, en latin, c’est-à-dire, en français : bénissons le Seigneur, comme ils disent, comme si le Seigneur avait besoin de notre bénédiction, Lui, la Source de toute bénédiction !

Mais si Domino c’est le Seigneur, alors là, il y a sujet pour l’artiste à découvrir et à déployer ses créations sous nos yeux ébahis, et cela serait plutôt : Dominus vobiscum, que le Seigneur soit avec vous. Avec vous, peuple dominateur ! Les Dominos de… : les Forces du Seigneur sont en mouvement, les Puissances du Dieu  louangé par Roberdhay. Mais sommes-nous des croyants ? Roberdhay répondrait que nous sommes tous des croyants car, pour la parole biblique, en tout cas pour ceux qui y sont sensibles et l’ont entendue, Dieu est une évidence parce que l’homme est une évidence. L’objet de la perplexité, c’est le monde, car l’existence du monde est une énigme. La création échappe à la raison, elle renvoie à l’absolu du commencement, c’est-à-dire à l’impensable absolu, et c’est le sujet éternel de l’art, de la création artistique en général. Or, cette création artistique est un acte moral par excellence, puisque c’est bien d’une communication qu’il s’agit, communication de l’un à l’autre. Car créer c’est bien donner l’être à autre que soi, et cela s’exprime simultanément par l’idée de situer à l’extérieur et celle de faire fils. Cette naissance de tout enfant, de toute création, de tout ce qu’il a à l’extérieur de l’Être qui donne l’être, naissances impossibles mais nécessaires, est exemplaire du mystère, de l’énigme de la création du monde. Ou si vous préférez de l’art en général.

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AS.TROIS / une histoire de marquise qui sort à 5 h.

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de rond en carton, de coupures de journaux, un porte-clés collé au centre d’un emballage de cigarettes Lucky Strike, dessins à l’encre de Chine. Signée au recto en haut à droite Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au dos une mention au fusain noir : Les Dominos de …, AS.TROIS / une histoire de marquise qui sort à 5 h., et signature : Roberdhay 1973.

Au-dessus du porte-clés du milieu, l’artiste a ôté le trait en carton noir qui sépare le domino pour coller une chaise en rotin sur laquelle repose des vêtements féminins. Au bas de la chaise une paire de souliers de femme que l’on suppose parfaitement belle. Bien que la perfection en ce bas-monde… A force de parler de bas, il y en a aussi sur le dossier de la chaise. Sur la chaise elle-même, est-ce un chat, un chiot philosophiquement patient ou des vêtements roulés en boule ? A côté du porte-clés, il y a, c’est-à-dire il y a une lettre a. A droite du domino, un ovule avec un carton rond collé au centre et peint en bleu. Au centre de ce carton, dans un trou de trois centimètres de diamètre, on aperçoit une paire de fesses de deux êtres qui s’étreignent et qui s’en vont. Sur le carton, une silhouette en noir et blanc, découpée et collée, dans la silhouette un personnage à cravate et lunettes à la face raplapla. C’est la même silhouette découpée que l’on voit en haut à gauche et qui laisse apparaître des lettres en-dessous, avec le mot adolescence, entre autres, dans un rond à la façon Sonia Delaunay. Au milieu, en face du carton aux fesses, une montre-réveil indiquant qu’il est cinq heures Paris s’éveille ou que la marquise est à son rendez-vous, ou qu’elle reçoit à l’heure du thé son Napoléon. Il y a un rond significatif dans cette moitié gauche du domino : l’heure indiquée ; il s’agit de l’as. Il nous reste à chercher le trois en face. En-dessous, une carte administrative que l’on remplit dans les bons hôtels de différents endroits du monde pour les besoins de la Police : Fiche voyageur. Il y en deux collées l’une sur l’autre : l’on est en présence d’un couple… mais où est donc l’AS qui serait en face du TROIS du titre ? Un titre de roman policier à la George Simenon ou de cette Agatha qui n’a rien de Christie. Un peu partout des figures géométriques oniriques qui se rappellent à notre souvenir, superbes couleurs encore toutes fraîches malgré les dizaines d’années passées. A droite, une spirale feng-shuey ou ying-yang, très coloriée. A droite toujours, dans un rond, le chiffre 5, une valse à cinq temps, les cinq doigts de la main qui partent en prospection, le toucher est le premier sens qui apparaît chez l’embryon. Et au-dessus à droite, sur le rebord de la toile, est-ce un haut-parleur qui diffuse une musique suave, la cinquième symphonie peut-être, ou une ventouse, ou la bande de pellicule d’un projecteur de cinéma, ou un volant de bagnole qui nous conduit vers la prochaine oeuvre ?

Allez, à bientôt, il est presque cinq heures, j’ai rendez-vous avec madame pour prendre le thé.

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Chut ! avec un doigt sur la bouche

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, coupures de journaux, cartons, capsules de bière, dessins à l’encre de Chine, signée au recto Roberdhay 73. Hauteur 65 cms. Largeur 100 cms. Au dos une mention au fusain noir : Les Dominos de …, et signature : Roberdhay 1973.

Il semblerait que le trait de carton noir du milieu qui est le signe distinctif des Dominos de… peut être remplacé par une glace qui reflèterait à gauche se qu’il se passe à droite du tableau. La symétrie n’est pas exacte car une multitude de détails distingue le côté droit du gauche. Par exemple, le papillon voltige dans tous les coins du tableau mais il est surtout présent au milieu avec ses deux ailes colorées de chaque côté du trait noir. Libre comme un papillon. L’homme détient le libre-arbitre. Même sur une île déserte, il reste libre. Papillon avec Steve Mc Queen, film de l’époque. Ce papillon du milieu n’est pas seul à enjamber le trait noir, au-dessus nous avons deux médaillons représentant un couple qui se sourit face-à-face, et tout en-haut, un T majuscule décliné à droite et à gauche à l’envers Top, comme l’on dit top model, top niveau, au quatrième top il sera midi, ou bien minuit, l’heure de faire l’amour mais chut ! top secret !

Nous avons des témoins : à gauche les poissons muets dans leur aquarium et à droite, dans une autre bulle un « et » stylisé, elliptique, conjonction de coordination qui sert à lier les parties du discours, à nouer deux antagonistes de nature différente ou opposée. Ou bien ce « et » entrelacé, & anglais dans la position du lotus en lévitation, serait-il le symbole représentant l’intersection, le produit logique comme en mathématique et en informatique ? Cela est trop compliqué et il nous faut revenir à ce corps de femme assise qui prend la position du e féminin, explication plausible et qui devient évidente quand on a deviné le sujet du tableau, c’est-à-dire l’objet de notre saine convoitise ou de nos moins sains fantasmes. Mais que fait donc ce bœuf qui saute au-dessus de l’aquarium et toutes ces lettres qui dansent partout ? La première lettre Aleph de l’alphabet hébreu est représentée dans l’alphabet protosinaïtique par un bœuf ; et, en effet, cette lettre a deux cornes et des pattes, ou quatre pattes ! Est-ce dans le métro que l’artiste les a rencontrés ? Et toutes ces quatre demi-figures de femmes superposées qui se tournent le dos, avec un doigt sur la bouche, quel silence veulent-elles nous intimer ? Les deux visages qui nous font face ont le doigt posé sur les lèvres, pour taire ou pour nous faire taire ? Regardez bien : tout le monde sourit dans ce tableau, même les papillons. Les mots sont comme des papillons, pourquoi les laisser enfermés dans des volières ? Les papillons ? Quels papillons ?!

Chut !

L’explication du tableau pourrait en rester là et satisfaire la saine curiosité de l’amateur. Elle laisserait en suspens une partie du mystère, ce qui ne cesserait de nous attirer et de revenir regarder la toile avec un regard toujours neuf pour y découvrir d’autres dimensions. Or, plus ou moins connaissant Roberdhay et sa vaste culture, il serait indigne de notre part d’occulter ce qui suit.

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double AS / la terre

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de découpures de journaux, au centre l’image d’un personnage hilare formé de fruits. Signée au recto en bas à droite Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au verso une mention au fusain noir : Les Dominos de …, double AS / la terre, et signature : Roberdhay 1973.

Au-dessous du personnage-fruit du milieu, son nom : Noé. Pour Roberdhay, le double As du domino, c’est la Terre. Le point à gauche c’est une ovulation, un ovule avec un embryon. Il faudrait approfondir cette corrélation entre les points du domino avec l’association d’idée de l’ovule. Ce personnage fruit a une coiffure en grappes de raisin d’où son nom : Noé. Tout le monde connaît l’histoire biblique : après lui avoir appris à faire le vin, Dieu ne lui a pas appris que trop boire enivrait. A moins que Noé l’ait su et qu’il voulut savoir en quoi cela consistait de s’enivrer, attiré par le trop vouloir de jouissance de la terre. Mais le vrai mystère est de savoir comment de l’humus de la terre peut pousser une vigne qui fasse en plus du raisin tel que l’on puisse le vinifier pour s’enivrer afin de connaître un surplus de connaissance par le biais du vin. On ne peut voir là que l’intervention divine même au sein de l’agriculture. Tout vient de Lui, même les bienfaits de la terre, après le labeur de l’homme.

Que Dieu ait une part de responsabilité dans cette affaire puisque c’est Lui qui montra à Noé comment faire du vin, comment faire des outils agricoles, etc., et qu’Il l’avait laissé faire a posteriori, c’est certes aller trop loin. Permettez-moi de douter que Dieu se soit fait le complice de Noé, mais Noé, comme chacun de nous, se retrouve seul devant son libre-arbitre, et, pour être appelé juste, il n’est pas seulement de trouver grâce aux yeux de Dieu si ce n’est qu’il puisse un jour se trouver en « justesse » par rapport à un ordre de valeurs, une norme, une Loi. D’où le tri et l’effort humain de s’amender, de se sublimer afin de voir apparaître un être digne du projet divin pour l’homme et anobli par son labeur d’apprentissage d’homme divin.

Nous le voyons bien : il s’agit d’une affaire de famille qui est sans doute racontée par le livre ouvert à droite du tableau. Ou par le livre fermé à gauche du tableau en gestation dans l’ovule. A gauche aussi, en dehors du grand cercle noir, on distingue une famille debout, à côté de l’ovule en gestation, en attente de… de quoi ? Par contre à droite, dans l’autre As du domino, on voit bien une personne heureuse qui soulève à deux mains une poignée d’humus. Heureuse aussi la personne qui regarde toute la scène sans en perdre une miette. Mais qui vient vers nous au loin, n’est-ce pas Elvis Presley sur sa Harley-Davidson Panhead 63, d’abord en petit en haut et puis en plus gros par devant ? Si Noé a eu une descendance telle que le roi Elvis, c’est qu’il a porté fruit.

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Être de son temps

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Huile et acrylique sur toile, bloc d’encre noire d’imprimerie séchée sous cellophane, collages de papiers, de dessins à la plume, coupures de journaux, de magazines. Signée au recto, en haut à droite Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au dos, au fusain noir : Les Dominos de …,  signature : Roberdhay 1973, et une mention qui rappelle que cette série de dominos a été exposée à la : Galerie des 3 Rives (B.F.K.).

Le titre : être de son temps, est inscrit à droite, au dessus d’une main qui joue au ballon avec une sorte de galaxie rouge, et sous une femme à la robe ample qui a chaud et qui a la poitrine à l’air. C’est la même qui prend son bain à gauche dans un rond. Des palmiers en négatif sortent du rebord droit de la toile. En haut, au milieu, le mot : TOUT, en deux parties, dans des ronds comme des cadrans de montre : TO à gauche et UT à droite, de chaque côté du trait médian, avec une main ouverte qui semble dire STOP. Stopper tout, stopper tout et être de son temps. Ou bien cette main veut-elle TO UT s’approprier ? Au centre, le mécanisme d’une montre avec ce même mécanisme écorché vif en éclaté vers la gauche, et qui en sort toute guillerette de cette mécanique ? D’une part, une jeune fille en bikini qui saute à la corde, entourée d’un cadran formé de points jaunes ou verts ou orangés ; entrez dans la danse voyez comme l’on danse ; le temps éclaté et sauté à la corde. D’autre part, armée d’un pinceau, une main est en train de peindre la femme à la robe ample, celle vue plus haut, à la poitrine en l’air.

En bas, un papier froissé encollé supporte la masse d’encre noire d’imprimerie où nous discernons des personnages, un article de presse dans un journal. Des jets de tubes de peinture. D’ailleurs, à gauche, un Pssst ! nous intime le silence afin de laisser passer le chameau dans le désert. Les chiens aboient et la caravane passe. Elle a tout son temps. Ou bien le chameau vient à passer et nous lui crions Pssst ! pour qu’il nous ramasse du désert et nous donne à boire, à boire, par pitié !

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La Terre est-elle au centre de la création ?

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L’artiste a collé au dos de la toile une carte sur le cadre avec cette question en guise de titre, La Terre est-elle au centre de la création ? avec sa signature : Roberdhay 1973. Sur le lin vierge de la toile au dos, du côté gauche, il a rajouté au fusain noir :

1er titre : les anges gardiens

2ème titre : badges, porte-clés,

coulures, volutes, griffures ?…

un sac d’embrouilles oui !…

Roberdhay 1973,

Signature et date soulignées par une volute au fusain noir.

Toile exposée en 1973 à la Galerie des Trois Rives, 5, rue de l’Odéon Paris VI, comme toutes celles de la série. Hauteur 81 cms, Longueur 120 cms. Signature au recto : Roberdhay 73.

Huile et acrylique. Grands dessins ronds à l’encre noire d’imprimerie, d’où il a dégagé des figurines et contourné des personnages au blanc de zinc. Il a disposé ces grands ronds noirs de chaque côté du domino séparé par un trait en carton noir repeint en bleu clair, référence au ciel et orangé, référence à la glaise. Collages de feuilles de magazines qu’il a repeintes par-dessus, représentant deux têtes de femmes, semble-t-il, se faisant face de chaque côté du domino mais observant le globe terrestre : les anges gardiens du verso de la toile détournent la tête et sont comme nous, les spectateurs de la Terre au centre. La dualité des forces antinomiques passe au second plan : la Terre est là qui rassemble en elle les contraires. Coupures de journaux repeintes par-dessus, multicolores. Il a partagé la toile en deux, pour souligner la séparation, mais au milieu une terre vue de la très haute atmosphère, centrale, médiane, tourne sur un doigt comme un genre de bilboquet ou bien, si vous le voulez, comme un ballon que le joueur de basket tourneboule en le faisant pivoter sur son index. Enfin, peu importe, elle est en équilibre sur un  doigt et donc, selon notre connaissance des lois physiques, elle tourne comme dirait Christophe Colomb : eppure si muove, et pourtant elle tourne, à moins que la citation ne soit de Galileo Galilée, condamné par l’Inquisition à dire qu’elle ne tourne pas mais que tout tourne autour d’elle. Et si elle tourne c’est que le centre est ailleurs. A moins que la Terre ne soit une métaphore : il y a sur terre un centre ontologique qui renvoie à un sujet du monde octroyant une certaine centralité à la Terre. Du fait que sur Terre et nulle part ailleurs, il y a l’homme et son humanité.

Plusieurs ronds de diverses couleurs sont éparpillés sur la toile et l’on voit clairement des cercles concentriques s’agrandissant tout autour de la Terre. Dans les grands ronds noirs, il a dessiné des spirales pour imprimer un mouvement ascendant et descendant, mouvement rapides et irrépressibles. Donc, nous sommes enclins à dire que l’artiste pensait que la Terre est au centre de la création, même qu’il a mis une majuscule au mot Terre et qu’il l’a placée au centre du domino à la place du clou au milieu. Il suffit qu’il le dise pour qu’elle le soit vraiment. Mais cette question est un vrai sac d’embrouilles : si la Terre est le centre de la création pourquoi la galaxie tourne-t-elle autour du soleil ? Pourquoi le porte-clés n’a-t-il aucune importance en lui-même si ce n’est de garder les clés ? De plus, nous avons la lune qui tourne autour de la Terre et non autour du soleil, et c’est la Terre qui l’entraîne autour du soleil. La lune se serait-elle trompée, où bien s’agit-il d’un clin d’œil pour nous faire comprendre autre chose que le problème physique ?

Certes, il s’agit d’une allégorie et l’esprit humain éprouve une grande difficulté à maîtriser l’idée d’un être créé à partir du néant. Nous sommes au coeur du problème métaphysique. C’est bien là le point soulevé par l’artiste : il ne s’agit pas d’une question géographique où la terre serait le centre du monde mais il a écrit : du centre de la création. Et s’il y a création du monde c’est pour signifier que le monde n’est pas éternel mais que c’est une nouveauté. Quoi qu’il en soit, il est important de remarquer que la description physique du monde par l’artiste se fait toujours par le biais de l’homme qu’il est, c’est-à-dire d’une personne qui décrit de l’impersonnel : d’où une métaphysique. Il est tout aussi important de remarquer que la description métaphysique de l’acte de créer est toujours considérée par les grands maîtres de la pensée et de l’action comme servant uniquement de support conceptuel à une notion d’ordre moral : créer c’est donner l’être à autre que soi. Plus que notion métaphysique destinée à rester inintelligible à quiconque n’est pas initié, ou artiste ou créateur, il s’agit d’une catégorie de signification de sens moral : la Terre tourne et c’est une création ! C’est qu’elle a une finalité et un but implicites, d’ordre spécifiquement moral et c’est paradoxalement du ressort de l’œuvre humaine de rendre explicites cette finalité et ce but.

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La zénana

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Huile et acrylique sur toile, collages de découpures de journaux, d’un trait de carton noir. Signature au verso, en bas à droite : Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms.

Le titre est noté en majuscules en haut à gauche. Décomposons-le pour mieux comprendre. Il s’agit d’une nana que l’on voit d’une part en haut à gauche séparée en deux par le trait médian du domino, et en bas à droite de ce même trait. Par familiarité et voulant dire jeune fille ou maîtresse, Nana est un mot qui vient de Anna, prénom venant de l’hébreu ‘Hana voulant dire de belle allure, qui attire la grâce de Dieu et des hommes. Zéïn voulant dire en arabe gracieuse, agréable, attentive et en hébreu : armée pour la vie, belle, attirante. D’une part, il s’agit d’une jeune personne qui a trouvé grâce aux yeux de… à nos yeux, et d’autre part elle n’a nul besoin de paternalisme, elle sait se défendre toute seule. Mot nouveau de Roberdhay, la zénana est une jeune femme autonome, fière, indépendante, maîtresse d’elle-même, de ses pensées, de ses actions, de ses convictions, captivant tous les regards, adorable, sa présence en impose à tous, c’est une flingueuse de premier choix. Attention devant ! Au centre, un amas de couleurs jaune et rouge orangé et à droite, dans l’as du domino, un trio de figures féminines. A gauche, un portrait à La Picasso, deux figures de profil se faisant face, chacune avec sa coupe de cheveux, et ces deux profils forment une tête entière : trois personnes donc.

Dans le fond du tableau, des carrés avec toutes sortes d’inscriptions : as, so, am, ee, iii, spirales, pointillés, zz, nn, bâtonnets, demi-lunes, demi-nus, têtes féminines, as au féminin : ase, c’est-à-dire carte maîtresse, championne ou alors, qui sait ? un enzyme. Etc.

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L’affiche

 

Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de découpures de journaux, de magazines. Signée au recto en haut à droite Roberdhay 73, et au verso, au fusain noir, Roberdhay 73, avec la mention : Les Dominos de…l’affiche. Hauteur 65 cms. Largeur 100 cms.

Selon le titre du verso, l’on pourrait croire qu’il s’agit du tableau choisi pour en tirer l’affiche d’une exposition sur Les Dominos de…, mais l’affiche est dans la scène de rue en bas de la toile, avec les piétons qui déambulent dans une avenue de New York, ou dans une rue principale de Paris, ignorant les deux voitures qui passent en vrombissant. A gauche, un type s’est arrêté et a mis sa motocyclette sur béquilles pour rejoindre la scène de l’affiche. A droite, un jeune homme qui passe n’a rien perdu de la scène ; et la demoiselle assise sur le sigle de la marque de cigarettes en face de lui non plus. A-t-il rendez-vous avec la jeune femme assise face à nous sur le rebord du rond de l’extrême droite ? Le mot SAW, scie en anglais, est nettement visible, et il y en a des lames à scie dans le couteau suisse, mais depuis quand Roberdhay utilise-t-il l’anglais dans ses toiles ?

Le rond classique du centre du domino a été rabaissé pour laisser place à la main qui tient une fleur humée par la femme centrale, celle de face. Tout au-dessus on voit le sigle doublement entrelacé du fameux « et » stylisé, double & dos-à-dos. De chaque côté, un double profil, dos-à-dos, avec chacun une double fleur à la main. On ne peut certes pas parler d’un bouquet pour seulement deux fleurs, mais cela donne une touche délicate et romantique. On le voit bien : tous les collages sont tardifs, ils ont été rajoutés une fois la toile finie. Le e muet entrelacé du « et », &, est deux fois présents. Finalement, tout se joue autour de l’affiche dans la scène par en bas. En regardant bien, n’est-ce pas une affiche de Roberdhay qui annonce la prochaine expo ?

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Le cheveu dans la soupe

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Huile et acrylique sur toile, fusain noir, encastrement d’une soucoupe artisanale en porcelaine, collages de papiers, de papiers peints, de découpures de journaux, de magazines. Signée au recto en bas à droite Roberdhay 73, et en haut à droite, au fusain noir, Roberdhay 74. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Sans mention au verso.

Le titre en demi-cercle est inscrit au fusain noir fixé-mélangé à la peinture, au verso à gauche en dessous du nu de dos qui regarde la mer ou le paysage : le cheveu dans la soupe. Si ma soupe c’est ma femme, le hiatus est souligné : elle ne me regarde même pas, mais préfère le paysage, dans la fameuse position de la femme assise et muette. La soupe peut-elle être servie dans la soucoupe que Roberdhay a collée à droite, découpant la toile pour incruster l’assiette dans la toile, signée au dos par un artisan ? La soucoupe n’est pas assez creuse pour servir une soupe qui régale, mais peut-être cela suffit-il ? A côté du centre, par en-haut à gauche, l’artiste a déchiré une page de magazine et l’a collée : c’est le portrait en pied d’une toute jeune fille sérieuse en robe frou-frou, tiré d’un tableau connu, mais lequel ? Au centre du domino, accrochée au ciel entre les deux traits noirs du domino, une galaxie, une étoile avec ses satellites ou plutôt une planète avec ses anneaux : Saturne, Jupiter ou Uranus. Partout des lettres de différents caractères, des bribes de mots comme des onomatopées, des paraphes au fusain noir ou pour souligner les différents éléments de la toile. Deux autres nus, un en position suggestive, l’autre inséré dans une planète dont les contours dessinent les continents.

C’est curieux, en français, le mot nu est au masculin alors qu’en général, il désigne des femmes nues, les nus. Tandis que si nous disons nues au féminin, cela se rapporte aux nuages, mettre aux nues, admirer, tomber des nues, être extrêmement surpris. On ne dira jamais tomber des nus, au masculin, car on aurait trop peur de voir des femmes nues, ou des hommes nus, tomber des nuages. En tout cas, si tomber quelque chose d’en-haut était irrémédiable, pourvu que cela ne soit pas le ciel qui nous tombe sur la tête. Tandis qu’un cheveu dans la soupe, nous pourrions, nous devrions, le pardonner à notre femme, si c’est elle qui nous la sert.

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Le cordon ombilical

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de ronds de journaux d’imprimerie, de magazines. Signée au recto en bas à droite Roberdhay 72, et au verso, au fusain noir, Roberdhay 73, avec la mention : Pattes de mouche / le cordon ombilical. Numéroté 17 d’une collection d’une trentaine de toiles prêtées pour une exposition particulière d’un amateur parisien fabricant de lunettes. Hauteur 73 cms. Largeur 100 cms.

Si ce n’était le titre inscrit au verso : Pattes de mouche / le cordon ombilical, il ne serait pas difficile de choisir les expressions peintes au recto pour titre. Les voici : dans un paraphe : Signe ta vie ; librement sur la toile : Les mots, les mots, mots ; dans une double pancarte : O Attention, piège ; un collage de lettres : abc. La lettre N est prépondérante dans les deux côtés du domino, avec plusieurs lettres de l’alphabet en romain, de a à z, au-dessus du N ; et en italique en dessous du N, aussi de a à z. Mais pourquoi : Pattes de mouche ? Peut-être les caractères d’imprimerie alignés comme des petits soldats de plomb, sans signification déclarée, sont vraiment comme des pattes de mouche. Nous avons plusieurs « et » entrelacés, le and anglais : &, ce e muet dont nous avons dit qu’il s’agit de la position de la femme assise qui croise les jambes ou celle du lotus endormi. Il est présent tout en haut dans une version calligraphiée. Au centre, au-dessous du double panneau : O Attention, piège, une marguerite et une marguerite presqu’entièrement effeuillée : je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout, à la folie. A la folie !!! C’est ça le piège ! Toutes ces filles aguichantes qui veulent mettre le grappin sur leur proie, mais toi, fais ton chemin, signe ta vie sans déborder ni à droite ni à gauche, car le temps nous est compté. Fais tout passer par le filtre de l’intellect : n’oublie pas que tout attachement à une fille c’est couper le cordon ombilical d’avec ses parents mais aussi que tout attachement à une fille fini par couper le cordon ombilical du rejeton que tu vas concocter avec elle ?!

Et au-dessus du double panneau d’avertissement, n’y a-t-il pas une alarme électronique qui va retentir, de tous ses décibels et de tous ses feux ?

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Les Dominos de… 72

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de carton ondulé, de découpures de journaux, de magazines. Signée au recto en bas à droite Roberdhay 73, et au verso, au fusain noir, Roberdhay 72, avec la mention : Les Dominos de… Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms.

Le titre est justifié par la présence d’une longue file de dominos à gauche comme à droite, vous pouvez vérifier : les deux jeux sont exacts. Ils sont séparés par un assemblage de ronds avec des traits verticaux noirs et blancs de différentes épaisseurs comme on en voit chez les artistes capables de décliner le même motif géométrique linéaire à longueur de temps. Mais de quoi se plaindre ? Les Dominos ne sont-ils pas des motifs géométriques fixes, au nombre de vingt-huit ? Or le mot hébreu כח, coa’h, force en français, a pour valeur numérique de vingt-huit et est utilisé pour désigner la cosmogonie du Créateur, l’acte primordial de création dans le premier Chapitre de la Genèse. C’est au verset vingt-huit du premier chapitre de la Genèse que l’on peut-lire : « Emplissez la terre et conquérez-la » : pour nous indiquer que la nature elle-même est essentiellement la demeure de l’histoire de l’homme. Le lien entre l’histoire et la nature, c’est la géographie. Une philosophie géopolitique est inscrite dès le récit de la création de l’homme dans la Genèse biblique et l’histoire des hommes a une finalité sur le plan même de sa nature. Et cet enseignement concerne toute l’humanité, de même que les dominos ont vingt huit cas de figure à partir du double zéro au double six points noirs.

 Une ficelle d’emballage en fibres naturelles de chanvre est enroulée et nouée, elle attache les deux parties de domino du tableau. En haut, une jeune femme saute en l’air en faisant le grand écart, libre au-dessus de la ficelle. Au centre, sur le sigle collé d’une marque de cigarettes bien connue, le célèbre entrelacement du « et », devenu un e muet, c’est-à-dire la femme en position assise, rappelé en bas à gauche dans un rond. Juste à droite, au-dessus, un énorme magma d’encre noire d’imprimerie séchée derrière une protection en cellophane et qui a pris la forme d’un portrait de profil. A côté, en dessous de ce portrait, un rond en carton ondulé qui devait maintenir l’encre d’imprimerie à plat dans sa boîte. Des giclées de tubes de peinture forment une gerbe au milieu, technique employée aussi dans d’autres séries comme par exemple, les Géométries : jaillissements de la verve artistique et de la rage de vivre plasticienne, moments d’expulsion de la matière brute éjaculée du tube, impossibles à dominer ou à maîtriser, ou bien la façon de Roberdhay d’emplir et de conquérir sa toile

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Music-Hall

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Huile et acrylique sur toile, collages de découpures de journaux et magazines, d’un couvercle de peinture de laque blanche, d’une ficelle en chanvre. Au verso, une carte de bristol collée avec un titre : Music-Hall et signature Roberdhay 73, Les Dominos de … De plus, au fusain noir : Les Dominos de … 73, la signature Roberdhay, et un autre titre : (la clé de sol). Signature au verso, en bas à droite : Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms.

Selon le titre, nous nous trouvons dans un domino de music hall, en effet, au centre une jeune fille glamour agite un tas de ronds en l’air, avec le sourire séducteur figé de la danseuse étoile. Elle est attachée par la tête au trait de carton noir qui sépare le domino par en-haut. Une ficelle nouée, enroulée, attache les deux parties du domino et ressemble à une double clé de sol, c’est-à-dire une clé de sol de partition musicale d’un côté et de l’autre de la ficelle. A droite, une superbe moto Harley Panhead 63 pavoise, rutilante, dans un rond d’as. A gauche tout en haut, on voit, à l’envers, une signature à moitié effacée de Roberdhay 72, et par en bas des ronds de toutes sortes et de toutes couleurs. Que veut dire le couvercle ouvert d’où coulent des gouttes de laque ? Que l’on part à la découverte de quelque chose, d’une nouvelle surface à couvrir, d’une nouvelle œuvre bien réfléchie qui a besoin de beaucoup de couleur blanche mais qui a viré au off-white avec le temps.

Toutes les toiles de Roberdhay, au moins pour la plupart, sont barrées très soigneusement par deux traits verticaux qui partent des coins du tableau, d’un trait horizontal et d’un trait vertical, le tout dans un grand cercle concentrique qui délimite le centre sinon le milieu d’intérêt du tableau. Cela fera peut-être l’étude d’une leçon à part sur les phénomènes picturaux, comme par exemple les couleurs et leurs complémentaires, l’étoile des vents des couleurs, et leurs rapport en spirale avec les attributs spirituels du sujet des mondes ou les puissances divines qui travaillent la nature et l’histoire des hommes, aux quatre coins des mondes. Sujet exhaustif reflétant l’inspiration artistique infinie qui empoignait Roberdhay.

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Prendre la mouche au nez

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Huile et acrylique sur toile, encre bleue d’imprimerie sur bristol, collages de papiers, de ficelle d’emballage en chanvre torsadé, coupures de journaux, de magazines, d’un couvercle de boîte de conserve N° 20611. Signée en bleu foncé, au recto, en haut à droite Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au dos, au fusain noir : Les Dominos de …, et un titre doublement raturé : AS.TROIS / prendre la mouche au nez. Un autre titre : … »Prendre la mouche au nez… » et signature : Roberdhay 1973.

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Prendre la mouche au nez, Verso

A gauche du centre un grand insecte à l’encre d’imprimerie bleue sur bristol contrecollé sur la toile, vraisemblablement un papillon, avec des spirales sur les ailes. Au-dessus, un mot en lettres cursives : Graffiti et une mouche à l’encre de Chine noire. Prendre la mouche au nez c’est se vexer, rager, non ? Voyons le dico : prendre la mouche, se mettre en colère. Bon. OK. Pourquoi au nez ? Parce qu’au nez, ça fait loucher ? C’est un film avec Louis de Funès ? Une fable de La Fontaine : Le Coche et la Mouche ? Non, c’est parce qu’il voyait des taches comme des mouches qui apparaissaient au fond des yeux et Roberdhay s’emportait à cause de la gêne ou de la peur subite.  Et cela le faisait loucher comme s’il regardait son nez. Toujours à gauche du domino, une affiche de théâtre ou de cinéma avec des noms d’artistes allemands : Irma la douce, et à gauche de ce titre, une dame qui ouvre une porte vitrée granulée. Au milieu du domino, une ficelle d’emballage en chanvre torsadé, entrelacée et bouclée, qualité que l’on trouve rarement de nos jours. D’ailleurs, de nos jours, la qualité se trouve rarement, même si ce n’est pas un bout de ficelle ou une mouche. Le trait médian du domino en carton noir n’est plus dominant, il disparaît en demi-teinte dans le fond pastel du tableau, mais la séparation n’en demeure pas moins. Une tête de profil qui nous tourne le dos observe attentivement le centre, elle est contournée, c’est-à-dire tournée vers la gauche. Le contour de ce profil est fortement marqué au rouge orangé. En face un œil au mascara bleu clair et au-dessus un personnage qui joue du piano de bout.

Sous la signature en haut à droite, une banderole avec une inscription : CANADA, en grand et en majuscules. A la place de l’As du domino dans la partie droite, un couvercle de boîte de conserve numérotée 20611. Ce sont des haricots verts fins entiers, ou bien des petits pois bio ultra fins ou tout simplement des demi-poires au sirop. D’une importance capitale !

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Ronda : Le Rond du vent

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Huile et acrylique sur toile, techniques mixtes. Signée au recto en bas à droite, en noir Roberdhay 73. Hauteur 81 cms. Largeur 100 cms. Au verso, une inscription au fusain, à gauche : Ronda :

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A droite du cadre, un deuxième titre : Ronda : le rond du rond comme on dit le fin du fin. Le rond du vent c’est-à-dire l’étoile des vents. Ou bien le rond du ventre de la parturiente. Pour paraphraser Rudyard Kipling : Mais il n’est plus ni Est, ni Ouest, ni Nord ni Sud, ni frontière, ni race, ni naissance, quand deux hommes forts se retrouvent face à face, même s’ils viennent des deux bouts de la Terre.

Dialectique, le fœtus, l’embryon, est le résultat d’une dialectique, du dialogue dans le couple. Deux êtres forts se rencontrent et leur force annihile la belligérance, engendre une nouvelle création qui dépasse leurs deux êtres conjoints. C’est le point fort et central : l’image d’un embryon traversé par une femme nue mais habillée au-dehors de l’embryon, et habité par un écolier au couffin, paré pour un long voyage ou pour un pique-nique pantagruélique. Le couffin est posé sur un éclat de granit d’un pavé de Paris ou d’un bout de ciment cassé qui s’est détaché du joint des pavés de Paris. Quant à l’embryon, ou l’ovule si vous préférez, il ou elle abrite aussi une tomate rouge, certainement bien juteuse et goûteuse.

Le trait supérieur du domino s’est déplacé pour inviter une femme en mouvement, tirant un sac, un couple au loin, quelques danseurs plus près. De chaque côté du domino, en décalé, deux ronds habités eux aussi par de petits embryons, ces fameux ronds dessinés à l’encre noire d’imprimerie, avec des personnages, on l’imagine, et surpeints de volutes ou spirales. Une ficelle attache les deux ronds de chaque côté du domino, une pince à linge pour tenir tout ce beau linge et l’empêcher d’être emporter par le vent. Mais le rond du rond, c’est bien là la description d’une paire de fesses, bien rondes et c’est le fin du fin pour l’artiste, c’est-à-dire le nec plus ultra, la fin en soi, objective et absolue de Kant, cherchée pour elle-même, terme auquel tout être ou toute chose tend ou va instinctivement ou par nature, la partie de l’anatomie la plus reculée, le fin fond, l’édition spéciale. Là-bas, tout est clair et obscur à la fois. La finalité du rond du derrière c’est le rond par-devant : l’embryon est au centre de nos préoccupations car cette gestation qui donne naissance, naissance qui nous paraît impossible mais nécessaire, est exemplaire du mystère, de l’énigme de la création du monde.

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(ça coule de source)

Tête de Bois ou le Bilboquet

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers, de découpures de journaux, de magazines. Signée au recto en bas à droite Roberdhay. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au verso une mention au fusain noir, à droite : Les Dominos de …, (ça coule de source), à gauche un titre barré : Tête de Bois ou le Bilboquet. et signature : Roberdhay 1973.

Au centre, un entonnoir accueillant des billes de couleurs qui coulent d’un réservoir en passant par un rond. Grosso-modo, on dirait aussi un bilboquet mais sans fil, seulement la forme. Ou bien, par association d’idées collatérales, cela rappelle ce sablier qui égraine le temps, sauf que là, les boules se perdent dans l’espace du tableau, vraisemblablement pour signifier que le temps s’égraine par petites boules et se perd à jamais. Toute cette scène se joue au centre, là où est collé le trait médian du domino, parce que sans doute, la vie ne tient qu’à un fil. A gauche, le bilboquet avec une tête de femme souriante, le tout coupé en deux et les deux côtés ont été recollés ensemble, à côté d’un rectangle de bout de papier froissé frotté d’encre noire d’imprimerie. A droite, un couple heureux qui déambule sur les Champs-Elysées, c’est un couple moderne puisqu’elle est en pantalons tandis que lui, chapeau et cravate, très à l’aise, dégage une classe naturelle, aucunement empruntée. Au second plan, une silhouette de femme écartelée qui se maintient avec un bras au trait de carton noir médian du domino et un pied sur la boule du milieu.

Un œil humain instigateur appartenant à un corps à la peau de lézard nous tance d’un regard noir. Par en-dessous un rond en bois de coeur a été découpé et collé, et repeint par-dessus. Un autre œil noir inscrit dans un rond orangé au-dessus du papier froissé imprimé en noir, le tout formant aussi un genre de bilboquet, nous observe de la même intense curiosité. Les bilboquets ayant la boule en bois, on s’imagine pourquoi Roberdhay leur a incorporé des têtes et des yeux, illustration de la tête de bois, la langue de bois etc. Façon de dire : on se paye de notre tête et on reste de bois. En retrait, en bas à gauche, nous avons le fameux e muet, le et stylisé, cette fois il est adossé à son alter ego avec un rond rouge et noir qui les sépare/attache. En face, en bas à droite la signature, barrée d’un énorme mot en italien DIFERENCIA. On en perdrait la boule si elle n’était pas rattachée à son manche par la ficelle.

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Tête ensoleillée

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Huile et acrylique sur toile, collages de papiers repeints, papiers froissés repeints au noir d’imprimerie, coupures de magazines, dessins à l’encre d’imprimerie noire, à l’encre de Chine, écrits de l’artiste au stylo à bille bleu foncé sur papier écolier redécoupés. Signée au recto Roberdhay 73. Hauteur 81 cms. Largeur 116 cms. Sans mention au dos.

La tête, de femme évidemment, avec un soleil au sommet, entre le front et l’occiput, est au milieu du domino, au-dessus d’un rond de magma d’encre séchée. Le trait de carton noir du milieu sépare ce qu’il nous apparaît être une géométrie avec ses ronds, ses carrés et ses rectangles, ses droites et ses cercles. La symétrie est un jeu, un damier de feuilles écrites et raturées, corrigées et rajoutées de sa propre main au stylo à bille, ce qui est original pour un artiste plasticien. Des triangles de papier froissé tachés d’encre noire d’imprimerie encadrent un carré de papier froissé du même genre qui supporte le magma d’encre séchée rappelant la lave durcie d’un volcan éteint ou bien les circonvolutions du cerveau humain, de la substantifique moelle du cerveau humain. A droite, collé debout à pic, un stylo à bille en plastique jaune de la maison Bic, la meilleure qualité que l’on puisse se procurer dans le genre. Il a du indubitablement servir jusqu’à la fin de l’encre de la mine pour écrire les pages de cahier écolier que l’artiste a collé aux quatre coins. Prenez les textes ronds du bas et superposez-les dans les carrés de texte aux ronds découpés du haut du tableau et vous avez restitué l’original des quatre pages écrites ! Vous avez aussi ce « et » stylisé, lapidaire, and en anglais, ces deux lettres e et t entrelacés qui donnent la forme de ce e muet et qui ressemble au corps d’une femme assise au repos, figure qui revient comme un leitmotiv dans l’œuvre de Roberdhay. Appelé schwa en français, ce e muet très féminin vient de l’hébreu chva, la même voyelle imprononçable qui consiste en deux points l’un sous l’autre, et qui est posée sous les 22 lettres de l’alphabet hébreu. Chva veut dire en hébreu rien, vide, l’impensable absolu. Faire l’expérience du vide c’est se rattacher à l’infini. Il n’existe d’ailleurs de couple qu’avec la présence de la femme. Et ne se prononce ni e ni t, et c’est une conjonction qui rattache l’un à l’autre, l’un et l’autre.

En hébreu, seules les consonnes sont inscrites d’une manière fixe. Les voyelles viennent s’ajouter non dans le corps de l’écrit, mais en dessus ou en dessous des consonnes. Les voyelles donnent ainsi vie au corps inanimé des consonnes qui, sans elles, resteraient sans signification. Cette façon d’écrire fait forcément appel à l’activité du lecteur comme donneur de sens, elle présente en outre la particularité de suggérer sans dévoiler clairement, le texte par lui-même dissimulant tout en révélant. Ceci est à la base du lettrisme puis du pêle-mêlisme de Roberdhay. La consonne est le corps et la voyelle en est l’esprit. Mais ce e muet c’est le silence, ce silence que s’impose les femmes pour empêcher d’embraser le monde d’un volcan de disputes et de guerres. Le silence est la plus haute forme de pensée, et c’est en développant cette attention, cette trace muette au jour, du potentiel à l’effectif, que nous trouverons notre place dans l’absolu qui nous entoure.

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Têtes blanches / double profil

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Huile sur toile, collage au milieu d’un trait de carton noir repeint, collage au centre d’un emballage, semble-t-il, de cigarettes Lucky Strike. Signée au recto Roberdhay 73. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms. Au dos, au fusain noir : Les Dominos de… de têtes blanches /double profil, et signature : Roberdhay 1973.

De chaque côté du trait médian de séparation, deux grandes têtes aux trois-quarts de dos et aux cheveux blancs de zinc remplissent l’espace d’une dizaine de cercles concentriques du plus blanc au centre vers le bleu clair à la périphérie. Des têtes de femmes adossées dos-à-dos qui ne se regardent pas mais qui ne peuvent s’ignorer, mais ce n’est pas du figuratif, ni de l’expressionisme ni de l’impressionisme. Pas de remplissage de l’espace pictural, même si la nature a horreur du vide. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme mais rien n’est vide. Le vide lui-même est le trop-plein quand il déborde. Mais l’ensemble reste net, il donne le sentiment que l’artiste n’a pas cherché à en rajouter, que la toile est entière et complète, ni femme nue, ni objets rapportés, ni abondants collages… à moins que, à moins que ces deux têtes ne soient finalement que des collages de feuillets de magazines surpeints aux traits de pinceaux de l’artiste, selon sa chère méthode habituelle.

Il a essayé, il a essayé de coller autre chose, on le voit bien en mettant la toile à contre-jour : il y a des trous d’épingles, mais au final, il a épuré, il a tout enlevé. Le message est trop fort pour être parasité par d’autres allusions : le dos-à-dos est nécessaire mais transitoire, rien ne gêne à ce que, bientôt, il devienne un face-à-face. Là, aucun besoin d’en rajouter : le futur est pour aujourd’hui. La racine du mal c’est l’envers du bien : les arrières, les dos-à-dos. Le bien étant bien à la racine fait que le mal est possible. C’est le caractère absolu du bien qui fait que le mal peut exister, lorsque le bien s’est retiré. Et quel pire mal y a-t-il lorsque deux êtres bien présents, alors qu’ils peuvent se regarder et se sourire face-à-face, se retournent et s’ignorent. Enfin, cette séparation peut engendrer un bien : les conceptions de séparation, dos-à-dos et face-à-face sont en stricte relation avec l’être de la réalité historique. Ces notions se retrouvent à tous les niveaux dans la création des mondes et leur relation avec leur Créateur : c’est sans doute pour cela que l’artiste a inscrit cette dizaine de cercles concentriques autour des deux têtes floues, d’un flou artistique, alors que le centre est un point net et unique, même s’il s’agit d’un reste d’emballage de cigarettes américaines au tabac blond, fumées et désormais éteintes ! Ah !

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Yaëlle

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Huile et acrylique sur toile, collages de découpures de journaux, d’un trait de carton noir, de dessins à la plume à l’encre de Chine. Signature au recto, en bas à droite : Roberdhay 73. Au verso, on voit au fusain, en faible ou bien effacé : Les dominos de… et un titre, le tout raturé, une signature : Roberdhay 73. Puis en gras, au fusain noir : Yaël, et la signature Roberdhay. Hauteur 60 cms. Largeur 92 cms.

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L’ensemble forme bien une cible. Quelqu’un a tiré ses flèches sur un but visé et a frappé en plein dans le mille. Plusieurs outils ont été utilisés pour tuer la cible, ou tout au moins étaient à portée de la main : un vilebrequin à mèche, un marteau avec des mandrins, des stylets ou des pieux ; on aperçoit aussi un rabot, cet outil de menuisier avec une lame de métal oblique ajustée dans un fût. Il semblerait que l’on ait eu l’embarras du choix, ou que l’occasion se présentait de tuer quelqu’un d’indésirable, l’ennemi public numéro 1, et que l’on ait cherché alentour une mesure efficace et immédiate pour l’éliminer radicalement, une fois pour toutes, sans hésiter. Une tornade de vent chaud balaye le désert, faisant plier les palmiers de l’oasis. La halte était obligatoire et dans la tente, tout près, il serait possible d’étancher sa soif, de trouver l’hospitalité, de manger un morceau, de dormir un peu, en échange d’un sourire ou d’une menace. Le cheval en débandade pourrait souffler et avoir un repos bien mérité, après cette fuite inopinée. Quelle cavalcade ! Comment a-t-il pu s’échapper ? Tout est en perturbation, le cheval l’a mis à bas de l’attelage, Sisra s’enfuit à pied ! Ah, voilà une femme qui vient à la rencontre !

Yaëlle, femme courageuse et admirable, l’invite dans la tente protégée et lui propose fruits et boissons, un peu de lait frais pour se sustenter, se désaltérer et repartir, léger. Le lait est lourd et vaut mieux que tout un repas : il s’est endormi, le fuyard, le bandit de grands chemins ! Le quatrième chapitre des Juges, dans la Bible, nous décrit cet épisode de danger qu’ont vécu les Hébreux. La valeureuse et vertueuse femme qu’était Yaëlle a levé le grand danger en allant au devant de Sisra, le cruel conquérant étranger, et l’invita sous sa tente, lui ouvrit l’outre au lait, pour le détruire, en lui enfonçant un pieu de tente dans la tempe, toute la hampe. Yaëlle l’a reconnu à sa tête et déjà dans son cœur elle avait décidé de le frapper avec un manche à enfoncer les chevilles de tente. Quelle leçon avons-nous reçue d’une femme fragile ! Au service de son mari et de sa Communauté, elle élimina sans sourciller, sans s’attendrir, le cruel universel, avec un pieu !

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